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Jack-Alain Léger : Dix ans après

Obsolète… C’est ainsi que Jack-Alain Léger (dissimulé à l’époque sous un autre pseudonyme, Dashiell Hedayat) avait intitulé son disque de 1971. Pour une fois, ce visionnaire s’était trompé. Chanteur, essayiste, romancier, Jack-Alain Léger n’a pas connu l’obsolescence. Même si le milieu littéraire a voulu pendant un temps l’enterrer, il n’a jamais rejoint la cohorte des œuvres sympathiques mais datées. Car Léger est tout le contraire. Il symbolise l’urgence, l’ironie, le style, l’excès et la grâce. Son talent unique le vaccine contre l’oubli. À l’occasion des dix ans de sa mort par défenestration, il est grand temps de (re)découvrir l’homme et l’œuvre : deux ouvrages récemment parus et disponibles en librairie viennent de les célébrer. D’une part la très belle biographie signée Jean Azarel (« Vous direz que je suis tombé », Séguier) et, de l’autre, une fantastique sélection de six textes fondateurs (L’Opéra du moi, Bouquins*) sous la direction de Cécile Guilbert, qui restitue la cohérence d’une œuvre et d’une personnalité uniques dans la littérature française de la seconde moitié du XXe siècle.

La préface rageuse à son roman L’Heure du tigre que nous vous proposons aujourd’hui prouve que Léger fut l’un des auteurs les plus talentueux, mordant et clairvoyant de la charnière entre le XXe et le XXIe siècle. Obsolète jamais, vivant toujours !

 

 

Les livres dont l’influence est la plus durable sont les œuvres de fiction ; ils n’attachent pas le lecteur à un dogme, dont ils devraient ensuite découvrir la fausseté ; ils ne lui apprennent pas une leçon qu’il lui faudrait ensuite désapprendre. Ils répètent, ils réarrangent les leçons de la vie ; ils nous désengagent de nous-mêmes, ils nous obligent à la connaissance des autres.

— Robert Louis Stevenson, Les livres qui m’ont influencé

 

 

L’Heure du tigre a paru la première fois il y a dix ans, en 1979. Trop tard, peut-être. Trop tôt, sûrement. Le romanesque semblait alors définitivement condamné et n’avait pas encore été réhabilité par ses fossoyeurs : laborantins de la plume, sémanticiens, sémioticiens, théoriciens du texte, du cotexte et du paratexte, narratologues, décodeurs telquelistes, minimalistes verbeux, scripteurs postmodernes, suivistes hors d’haleine d’une chimère fourbue nommée nouveau roman.

 

Combien de temps un écrivain doit-il expier un succès populaire ?

Mon éditeur de l’époque, estimant que la parution qui suit un succès en librairie est presque toujours vouée à l’échec, jugea inutile, après le succès de Monsignore, de soutenir ce titre à sa sortie. Il oubliait qu’il avait publié entre-temps Capriccio, dont il avait négligé le lancement pour la même raison. Combien de temps un écrivain doit-il expier un succès populaire ? Dix ans au moins. Mais j’ai quelque espoir : cette année, pour la première fois, un critique littéraire singulièrement mesquin en est venu à contester aussi que Monsignore, malgré une vingtaine de traductions et des centaines de milliers d’exemplaires vendus dans le monde, fût un succès. Peut-être a-t-elle enfin sonné, dix ans après, cette heure de la revanche qu’on nomme, en Chine comme au Viêtnam, heure du tigre.

 

La décennie s’achève et on se souviendra sans doute qu’un petit jeu de société faisait fureur fin 1989, inspiré du livre de Georges Perec, Je me souviens.

 

Je me souviens d’avoir pleuré de colère le 13 décembre 1981, à une manifestation devant l’ambassade de Pologne, quand en signe de solidarité avec les victimes du communisme, des centaines de manifestants ont entonné le chant des bourreaux, l’Internationale. Il était alors mal vu de se dire sans prendre aucune précaution oratoire, sans se croire tenu d’expliquer pourquoi, sans réticence mais aussi sans ostentation militante, anticommuniste. Et on vous dévisageait avec une stupeur incrédule si vous osiez avouer que vous abominiez Sartre. On croyait que vous faisiez de l’esprit facile, on ne vous croyait tout simplement pas. Totalitaire était encore un mot de droite, un mot aronien.

 

Je serais capable de dater au mois près le moment où tous nos Trissotins, convertis depuis peu au libéralisme et à l’économie de marché, se sont aussi convertis en masse au romanesque, nous ont annoncé en chœur le retour du sujet. Le récit revenait ! Le miroir revenait ! Miracle, on avait de nouveau le droit de raconter une histoire ! Et Sollers recommençait à ponctuer ! J’ai pensé alors, je m’en souviens, qu’il en irait comme en politique : les repentis du stalinisme se reconnaissant à eux seuls l’autorité morale nécessaire pour juger du stalinisme. Les rares vrais écrivains à avoir poursuivi, solitaires, l’aventure solitaire du roman, seraient une fois de plus tenus à l’écart, priés de se taire, hors-jeu. Et c’est effectivement ce qui est advenu. Qui a lu les admirables Essais sur l’art de la fiction de Stevenson ? Qui a lu les Littératures de Nabokov ? L’édition 1979 du Robert 2 consacrait sept lignes sans illustration à Nabokov, mais vingt avec portrait à Sollers. Canailles !

 

Qu’avons-nous vu en dix ans, qu’avons-nous vécu ?

 

Rien. Le triomphe du nihilisme. Le triomphal philistinisme des masses. L’apothéose de la marchandise. La victoire totale de la société du spectacle. Une autre sorte de totalitarisme.

 

Le culturel, ou prétendu tel, est devenu le mode privilégié de l’aliénation

Quoi encore ? Sous le nom de modernité, l’ordre moral américain des années de la Guerre froide promu à une nouvelle dignité. L’idéologie entrepreneuriale et l’évangélisme télévisuel. L’exhibition indécente de la charité au lieu des exigences de la justice. Le culturel, ou prétendu tel, devenu mode privilégié de l’aliénation. Les droits de l’homme, simple slogan pour jeunes meneurs ivres de pouvoir. Ce répugnant mélange de sentimentalité et de brutalité, ce jeunisme qui sent si fort son fascisme ! Les foules dans les stades. World music et United colors of… Au nom des libertés, la fin de la liberté. Le droit à la différence qui ne sera plus que le devoir de se conformer aux coutumes de sa tribu, d’en porter les couleurs, d’en scander la devise. Black is beautifu! Gay is beautiful! Muslim is beautiful! Old is beautiful! Fat is beautiful! Ugly is beautiful! Fanatisme universel et bigoteries de ghettos. L’humanité s’atomisant en une infinité de communautés. La mondialisation et les hordes primitives. La mondovision certes, mais pour nous montrer des supporters de foot, tatoués, scalpés, et maculés de peintures de guerre, qui s’entretuent sur les gradins d’un stade !

 

Comme il semblera daté sans doute, l’humanisme du héros de L’Heure du tigre ! Désuet, son romantisme.

 

On a les poètes qu’on peut ; et chaque époque, l’architecture qu’elle mérite

Et en France ? Eh bien, dans notre beau pays, nous avons eu un Premier ministre socialiste dont le seul vrai titre de gloire aura été l’édification d’un Disneyland. Nous avons entendu un ministre des Affaires étrangères, adoptant le point de vue de l’ennemi, demander à des terroristes qu’ils fassent preuve de « clémence » envers les otages, qu’ils les « libèrent », non qu’ils les « délivrent » – comme si les victimes étaient enfermées par acte de justice. Nous avons entendu aussi le publicitaire du président de la République – notre président a un publicitaire comme Louis XIV avait son historiographe, Jean Racine –, nous avons donc entendu Jacques Séguéla s’écrier à la télévision que Rimbaud serait publicitaire s’il était notre contemporain ; que la poésie de notre époque, c’était la publicité. Je me souviens de son ignoble sourire de crétin satisfait – à la Homais. Et je me souviens d’une nausée semblable qui m’a saisi à ma première visite au musée d’Orsay, ce monument de hideur mussolinienne : les merdes des pompiers mégalomanes exposées, étalées sur des mètres carrés dans la grande galerie, et Manet relégué dans des fosses ou sous les combles ! On a les poètes qu’on peut ; et chaque époque, l’architecture qu’elle mérite.

 

Et, dans les lettres ? Ah ! Paris sera toujours Paris. À chaque rentrée, nous avons eu nos petits romans de la rentrée, nos fameux petits romans à petite musique – « Ça, c’est Paris ! » À chaque saison, notre nouveau nouveau hussard : un jeune homme propre sur lui qui se croit fitzgeraldien parce qu’il aura bu sec un ou deux scotchs au bar du Pont-Royal. Petits nimiers, petits déons, petits drieux, petits nourissiers, petits vieux de trente ans, petits petits ; je n’ai pas retenu les noms.

 

Et je n’ai pas retenu non plus les noms d’auteurs ni les titres interchangeables de tous ces très minces volumes rédigés par d’austères minimalistes et publiés sous couverture blanche à liséré bleu ou rouge. Cent pages. Cent mots par page, écrits très gros. Un vocabulaire de trois cents mots. Des objets : une moto, une baignoire, un appareil-photo. Des phrases courtes : un sujet, un verbe, un complément, un point. Ou moins encore. Comme dans ces abécédaires ou ces modèles d’écriture de notre petite enfance. Nouveau formalisme, nouvel académisme : c’est aussi vieillot que la bimbeloterie sonore d’un Coppée, aussi mort. On ne sait ce qui l’emporte, de la vacuité ou du vide.

 

Pour le reste, sur le tout venant de la production, règne toujours le défunt naturalisme, dont le cadavre bouge encore. Ce pot-bouille gras, rance, recuit, où puisent encore à la louche des centaines d’auteurs, plus ou moins doués, plus ou moins habiles, plus ou moins dirigés sinon usinés par leurs éditeurs, qui vous mitonnent quelquefois un gros roman primé en novembre.

 

Les prix littéraires ? N’en parlons plus. Impossible de me rappeler qui a obtenu le Goncourt l’année où j’ai publié Wanderweg – il y a seulement trois ans. Mais je me souviens des fausses promesses et des dérobades de mon éditeur autant que de mon incurable candeur.

 

Je me souviens du sabotage de Pacific Palisades à sa sortie.

 

Et je n’oublie pas non plus, je n’oublierai jamais l’abjecte cabale dont je fus victime à la parution d’Autoportrait au loup et d’Océan boulevard. Je n’oublie pas la haine.

 

Mais baste ! « Du bist noch da », me dit gentiment cet ami allemand à qui je me confie quand le cœur est trop lourd.

 

*

* *

 

« Ich bin noch da. » Je suis toujours là. Et je me souviens d’avoir pleuré de bonheur le 9 novembre 1989, en voyant à la une du journal cette photo de la première brèche dans le mur de Berlin. Tout n’était donc pas dit, tout n’était pas joué. L’Histoire reprenait. Au moment où l’on publiait La Fin de l’Histoire. De qui déjà ?

 

Je me souviens d’une randonnée solitaire en haute montagne, sur le versant italien du mont Blanc, en septembre 1981. En redescendant vers Courmayeur, je me demandais quel serait le premier humain que je rencontrerais après ces trois jours de solitude : ce fut, au détour d’un sentier, Samuel Beckett.

 

Je me souviens de Fin de partie, à la Comédie-Française. À la demande de l’auteur, le décor avait été hâtivement bâché de toile grise. Il avait raison : on en a assez du n’importe quoi sur scène.

 

Je me souviens comme si c’était hier de mon émotion à La Cerisaie et au Roi Lear montés par Strehler. Je me souviens d’avoir assisté à « l’ultimissime » représentation d’Arlequin serviteur de deux maîtres. Au sortir, sous les arcades de l’Odéon, j’ai vu les machinistes qui déjà chargeaient dans un camion ces caisses d’osier où l’on range accessoires et costumes : c’était d’une infinie mélancolie.

 

Je me souviens de la mort de Thomas Bernhard, dont le désespoir nous aura aidés à ne pas désespérer absolument

Je me souviens de la mort de Borges, le magicien. Et de la mort de Nabokov, l’enchanteur. Et de la mort de Thomas Bernhard, dont le désespoir nous aura aidés à ne pas désespérer absolument.

 

Je garde vivace le souvenir de quelques lectures. En vrac : Mars, Enfance, Danube, Béton, Quasi una fantasia, Des arbres qu’on abat, La Tombée du jour, Le Ruban au cou d’Olympia, Soubresauts, La Gare de Wannsee, Le Livre de l’intranquillité. Merci à George Steiner, qui m’écrivit cette lettre si généreuse pour me remercier de Wanderweg. Merci à Clément Rosset, à Simon Leys, à Marthe Robert, à Sciascia, à Calvino, à Camon, à Charles Juliet, à Michel Schneider et à Peter Schneider. À Peter Handke aussi. Merci encore et toujours à Michel Leiris. Et à quelques autres.

 

Je me souviens, comme on prend un instantané au polaroïd j’ai voulu en fixer le souvenir dans Le Siècle des ténèbres, je me souviens de Michel Leiris et Francis Bacon conversant au bar du Pont-Royal. Je me souviens de toutes les expositions Francis Bacon, toutes bouleversantes.

 

Je me souviens de Marc Cholodenko au cocktail donné par Antonio Tabucchi : élégant et lointain à son habitude – ailleurs parmi nous.

 

Je me souviens des admirables Mémoires d’Ingmar Bergman : Lanterna Magica. Je me souviens d’une brève rencontre avec Wim Wenders. C’était à Montréal. Ce jour-là, en page une de Libération on annonçait la port de Pascale Ogier et la mort de Richard Brautigan. « Deux amis. » Il m’a demandé si j’avais des somnifères. Il est monté chez moi : j’avais de l’Alcyon. De mon trentième étage nous avons contemplé ensemble la nuit une minute ou deux : les lumières en droites et perpendiculaires jusqu’à l’infini.

 

Je me souviens de mes amis disparus :

Anne Hoang, morte à 38 ans. Anne, sans qui je n’aurais jamais pu mener à bien L’Heure du tigre, car elle fut ma documentaliste pour le Viêtnam, et beaucoup plus que cela. Je me souviens de nous deux, beaux, joyeux et graves à la fois, au gala de l’Opéra pour la première intégrale de Lulu. Et de la dernière fois où je l’ai vue vivante : marquée par la maladie, coiffée d’un turban. Je lui ai dit qu’elle était belle. Elle ne m’a pas cru sincère. Je le pensais vraiment. Tu étais belle, Anne.

Alain-Emmanuel Dreuilhe, mort du sida à 39 ans. Je me souviens du jour où j’ai trouvé son manuscrit dans ma boîte aux lettres, Corps à corps. Je me souviens de la délicatesse avec laquelle l’exquis Yvon Girard m’a annoncé sa mort. (Je me souviens aussi hélas de la goujaterie de son directeur littéraire omettant de m’inviter à la petite réception donnée pour sa venue à Paris – et j’ai su alors obscurément que je ne reverrais plus mon ami, qui repartait le lendemain pour New York.)

 

Mais, que je me souvienne de mes joies. Que je n’oublie jamais mon allégresse le jour où j’ai mis fin à mon analyse, quand je suis ressorti en chantonnant l’Exsultate, jubilate. Et nos folies, Aline et moi à New York. L’été indien, les vitrine de Tiffany, « I Just Called to Say I Love You »… Un soir à Montréal, Rudolf Serkin. Un solo de Miles Davis. Une descente hors piste dans la neige tombée la veille sur l’Aletsch. La mer à Vasterival. Vancouver au soleil couchant. Un matin à Chasté, le rocher de l’ Éternel retour. À la tombée de la nuit, ce néon qui trace en rose sur le mur d’en face le mot night. Une phrase réussie. Des redoux. Des fêtes. Des moments de tendresse. Des fous rires. Mes amis, tous mes amis.

 

J’avais pour seule ambition de donner du plaisir et de me donner du plaisir

Et puis je me souviens de Sami Frey, sur son vélo, à l’Opéra-Comique, disant Je me souviens. Et bien évidemment, je me souviens de Georges Perec. C’était en 1979, je crois, à un dîner donné par M.-C. de B. en l’honneur de Mme Mishima. La veuve Mishima, bustier en imprimé motif panthère, ongles longs vernis de bleu vif, avait des airs de croupière d’une maison de jeu de Ginza. Et, à l’effroi de notre hôtesse, Georges, un peu ivre et très en verve, faisait des bons mots atroces sur l’hitlérisme japonais et Hiroshima.

 

Ah ! j’oubliais : je me souviens que j’avais pour seule ambition de donner du plaisir et de me donner du plaisir en écrivant un roman à la Alexandre Dumas, lorsque j’écrivais L’Heure du tigre. Je me souviens de l’avoir écrit en souvenir de mes années de jeunesse.

 

Paris, le 5 décembre 1989

 

 

© Emmanuel Pierrat, exécuteur testamentaire de Jack-Alain Léger.

 

L’Opéra du moi, Bouquins, 1216 p., 32 €.