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Entretien avec Jean-Pierre Montal

Loin de la foule déchaînée, du bruit et de la fureur, Jean-Pierre Montal creuse tranquillement son sillon. Il vient de publier Leur chamade, son quatrième roman, le deuxième chez Séguier. On y retrouve une petite musique envoûtante, cocktail savamment dosé où se mélangent vapeurs anglaises, nostalgie, incommunicabilité, élégance discrète…

 

« De l’importance du bar PMU dans la Loire, et de ses habitués, dans les romans de Jean-Pierre Montal. » Les bistrots du Forez ou du Roannais sont vraiment des éléments essentiels dans vos décors. Pouvez-vous nous en parler, comme si on était de l’autre côté de la vitre, comme dans un plan de Claude Sautet ?

Philip Roth disait : « Il y a un cimetière dans chacun de mes livres. » Moi, c’est un café. Un café et un décès, si je devais être plus précis. À partir de cette base, je m’en sors toujours. Le café n’a rien de très original, je l’admets bien volontiers, les bistrots et la littérature font bon ménage depuis des siècles. Mais, de toute façon, il faut se méfier de l’originalité, vouloir l’atteindre à tout prix, c’est se condamner à la médiocrité. Et puis je ne connais pas de situation plus romanesque qu’un personnage, homme ou femme, attendant seul, attablé dans une salle ou accoudé à un comptoir. Le reflet de la lumière dans les bouteilles accrochées derrière le bar, le patron mutique ou, au contraire, trop bavard, le rendez-vous qui ne viendra pas, le souvenir d’une engueulade, la sciure sur le sol (selon le standing de l’établissement), l’entrée d’un ou deux habitués en parfait décalage avec le tragique de la situation… Voilà, la machine du roman est lancée. Le cinéaste Philippe Garrel dit qu’il a des « motifs ». Quand il ne sait pas comment aborder une scène, il filme les personnages marchant dans la rue ou près d’une porte cochère. J’aime beaucoup cette idée, une idée de peintre d’ailleurs. Moi, c’est le bistrot.

 

Vous décrivez votre région d’origine, qui vous colle aux boots, et ses habitants, avec beaucoup de lucidité et de tendresse…

Vouloir atteindre l’originalité à tout prix, c’est se condamner à la médiocrité

Et pourtant, je l’ai détestée jusqu’à la moelle, la bave aux lèvres, ma région d’origine, je n’ai pensé qu’à la fuir pendant vingt ans ! Mais je me réconcilie avec elle depuis une dizaine d’années. Je mesure désormais l’avantage qu’il y a eu à grandir à Saint-Étienne, pendant les années 1970 et 1980, dans une ville laminée par différents progrès industriels (mine, machines-outils, armement…). Cela m’a vacciné contre l’idée même de progrès, contre la modernité et son fabuleux « champ des possibles ». Chaque avancée ouvre sur une part de désastre, c’est inévitable. Cette ville me l’a enseigné.

 

Edwige Sallandres, le personnage féminin de Leur chamade, pense que la laideur est quelque chose d’inévitable qui « s’arrête et reprend, c’est tout ». Imaginez-vous – et pas que dans le domaine architectural – que ça va s’arrêter ? Reverra-t-on un jour des jeunes femmes en robe vintage Yves Saint Laurent dans les rues ?

À notre époque, accorder de l’attention gratuite à ce qui nous entoure, c’est presque de la rébellion

Tant de personnes croient avoir bon goût parce qu’elles aiment la Bretagne, les couchers de soleil, les « jolies » maisons de campagne, les centres-villes mignonnets, les façades ocres d’inspiration méditerranéenne… Autant d’images vues et revues, labellisées « qualité de vie », qui évitent surtout d’exercer et d’aiguiser un goût véritablement personnel… La « laideur », disons plutôt la brutalité si l’on veut rester dans le registre de l’architecture, agit comme un désinfectant sur ces certitudes trop bien ancrées. Ce n’est jamais inutile. D’autant que l’architecture de béton se démarque souvent par son sens aigu du détail et réclame une grande attention. À notre époque, accorder de l’attention gratuite à ce qui nous entoure, c’est presque de la rébellion.

Nous vivons le temps de l’éternel retour, du « mégamix » comme on disait lors des grandes heures de Fun Radio (millésime Doc et Difool, long en bouche, carrément sur le fruit, même si, entendons-nous bien, je ne crache pas du tout sur la cuvée Cauet, très minérale). Toutes les époques resurgissent, se mélangent, le revival est permanent et annihile l’idée même de mode. Je suis donc moins pessimiste que vous : on croise encore des jeunes femmes en robe vintage Saint Laurent… Et là, un seul conseil, l’extrême prudence.

 

Dans Les Leçons du Vertige, votre deuxième roman (éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017), vous développez l’idée que les hommes se divisent en deux catégories : le camp des fils et celui des pères, en gros les admirateurs et les pragmatiques. Dans le même temps, les pères semblent toujours étonnés d’avoir transmis quelque chose ou désespérés par le chemin emprunté par leurs fils…

J’aurais peut-être dû écrire que l’on passe d’un camp à l’autre en permanence. Peut-être serait-ce plus juste ? Tant mieux d’ailleurs que ces vases communicants existent car c’est une malédiction que de se retrouver ad vitam dans le camp des fils et un ennui mortel que de s’installer pour toujours dans celui des pères… Mais, heureusement, la situation est plus complexe que cela. C’est l’un des thèmes que l’on retrouve dans tous mes romans : qu’est-ce que l’on transmet sans le vouloir, sans même s’en rendre compte ? Ce qui reste, ce qui perdure en se moquant bien de notre volonté ? Quand j’entends quelqu’un dire : « Mes parents m’ont transmis des valeurs… », j’ai toujours envie d’éclater de rire, c’est plus fort que moi, comme si on me racontait un conte pour enfant. Dans le même temps, il faut bien essayer de transmettre pour ne pas se condamner à un destin de fruit sec. Ce débat entre les deux catégories d’hommes n’est donc pas si facile à trancher, voilà pourquoi j’y reviens dans chaque livre.

 

Françoise Sagan apparaît dans Leur chamade, mais on pense plutôt en vous lisant aux grands ambianceurs : Simenon, Modiano, et même le James Salter des débuts. On a l’impression que l’atmosphère dans laquelle vous faites évoluer vos personnages compte à la limite plus pour vous que le cheminement de leurs histoires ou la longueur et l’efficacité formelle de vos phrases (même si vous ne négligez pas – loin de là – cet aspect des choses). Que votre principal chantier, votre principale obsession est là : donner à vos livres une gueule d’atmosphère

Ce que je vise : du réalisme avec des bords légèrement flous

C’est une question d’équilibre. Je dirais que l’« atmosphère » compte autant que l’histoire. Mais vous avez raison : j’aime les livres qui marquent plus par leur « climat », par une sensation indéfinissable mais bien réelle que par leur histoire, leurs rebondissements. C’est ce que je vise : du réalisme avec des bords légèrement flous. Pour autant, j’apporte un soin maniaque à la construction de mes romans. Leur chamade, par exemple, est bâti sur le plan du musée décrit dans le prologue. L’atmosphère ne peut pas tout. Il faut des murs porteurs.

Simenon est le maître incontesté du « climat ». Pour Leur chamade, on a en effet beaucoup cité James Salter, ce qui me flatte évidemment et, surtout, ravive de bons souvenirs : il y a vingt-cinq ans, j’avais passé un après-midi avec lui à parler de livres, des États-Unis et de la province française. Il m’avait donné un seul conseil : « Il faut lire Hadji-Mourat de Tolstoï, tout y est. »

 

Toutes vos fictions s’ancrent dans la grande tradition du roman d’initiation. Mais quelle en est la morale, s’il y en a une ? Peut-il y avoir une morale quand un doute est venu vous parasiter jeune : et si c’était vraiment n’importe quoi en permanence ?

Le roman d’apprentissage ou d’initiation, c’est le mètre-étalon selon moi. La forme la plus aboutie de l’art romanesque. Il faut s’y mesurer, sinon à quoi bon ? Et elle ne se limite pas aux années de jeunesse. Sa morale tient, à mon avis, en une citation de La Rochefoucauld : « Nous arrivons nouveaux aux divers âges de la vie et nous y manquons souvent d’expérience malgré́ le nombre des années. »

 

Daniel Giesbach, le principal personnage masculin de Leur chamade, résume admirablement sa génération. Giesbach, c’est le boomer dans toute sa splendeur, mais au moins a-t-il l’honnêteté – ce qui n’est pas le cas de la plupart des autres – de se regarder en face. Vous semblez partagé entre l’accablement et une forme de respect pour cette génération bien moins perdue que la nôtre…

Le roman d’apprentissage ou d’initiation, c’est le mètre-étalon selon moi

On entend souvent le refrain : « C’était plus facile pour eux, ils ont tout eu, c’est trop injuste ! » Mais cette philosophie selon Calimero n’est pas sérieuse et ne tient pas. Chaque génération doit faire avec une donne non désirée. Il fallait voir la gueule des villes et des logements dans les années 1950. Il fallait aussi s’imaginer avoir 16 ans au milieu de ces années 1950, encerclé par les anciens combattants et les communistes aussi pontifiants que moralisateurs… À mon avis, ça ne devait pas être très drôle. Mais, bien sûr, les boomers sont exaspérants, avec leur façon de ne jamais quitter la scène, leurs certitudes stupides du type : « Aujourd’hui, on ne sait plus bosser » ou « Nous, on ne comptait pas nos heures » alors qu’ils ont vécu le plein emploi sans open space. Mais :

1) Quelle génération peut se vanter d’avoir prévu l’avenir et d’avoir agi en conséquence ?

2) Qui nous dit que nous ne serons pas aussi injustes avec l’âge ?

Vous avez donc vu juste : cette génération me donne envie de lui arracher les yeux mais je ne peux m’empêcher de la respecter, de l’admirer. D’ailleurs quand les boomers seront au cimetière, la vie culturelle, et tout particulièrement les tables de librairies, auront une drôle de gueule… J’y pense très souvent avec effroi.

Et puis, il me semble toujours facile de « recoudre » l’histoire selon une chronologie abstraite, devenue discours officiel. Dans Leur chamade, les parents d’Edwige se rencontrent au moment des événements de Mai 68 mais ces derniers ne signifient pas grand-chose pour eux, ils sont pris dans des problèmes plus intimes et plus graves, la « politique » les effleurent. La politique de toute façon, c’est un poison : ça ne change généralement jamais rien – l’Histoire suit son cours depuis l’homme des cavernes, les régimes tombent quand ils sont mûrs, la Révolution française aurait échoué cinq ans plus tôt. Et si Mai 68 est intéressant, c’est surtout parce que ces événements échappent à l’Histoire en marche justement, pas parce qu’ils l’écrivent. Un pays à l’arrêt, des rues dépavées, des journées à ne rien foutre, des AG inutiles… L’Histoire s’était arrêtée net, elle patinait.

Pas mal de personnes de droite, de gauche, du centre trouvent un confort intellectuel dans la formule « Tout est politique ». Elle donne l’impression d’avoir des idées puisqu’il suffit de tout mélanger, de relier des points qui ne forment aucun dessin d’ensemble, qui ne délimitent aucun bien commun si ce n’est une juxtaposition de causes quasi-individuelles.

 

Vos romans s’articulent autour des relations que nouent les êtres, leurs sentiments, leurs dérobades, leurs silences, leurs chemins de traverse, on a envie de les résumer d’un : « Impossible avec, impossible sans. » C’est particulièrement prégnant entre Edwige Sallandres et Daniel Giesbach. On se dit : « Merde, faudrait pas grand-chose… »

C’est même le centre de gravité de Leur chamade. Tout était là, comme une évidence, tout aurait dû marcher entre ceux deux-là. Et puis… Pourquoi leur histoire a-t-elle échoué ? À cause d’un alliage mystérieux de détails et d’événements plus graves contre lequel la volonté ne peut rien. À cause aussi de la personnalité des deux amants qui veulent suivre leur intelligence, leur ambition… Peut-être pèchent-ils par égoïsme ? On pourrait le leur reprocher mais j’éprouve depuis toujours une grande tendresse pour les personnalités qui veulent absolument « faire » quelque chose, monter des projets, mener à bien une idée, céder à leur obsession.

Les grands drames, les grandes épopées, c’est trop facile

C’est ce que tente de décrire le livre en enchâssant les époques, les lieux, en brouillant parfois la chronologie, puisqu’elle n’explique pas tout. Pendant l’écriture, j’étais sous l’influence de Vincente Minnelli (surtout de Comme un torrent1), de Douglas Sirk et de Jacques Demy. Je revoyais leurs films en permanence. Demy est le grand cinéaste des occasions manquées, du « Faudrait pas grand-chose » que vous décrivez. C’est d’ailleurs un bon résumé de l’art du roman : il ne faudrait pas grand-chose mais…. Tout est dans ce « mais ». Les grands drames, les grandes épopées, c’est trop facile.

 

Deux de vos personnages féminin (Anne dans Les Années Foch, Catherine dans La Nuit du 5-7) font d’ailleurs le choix de disparaître. La seule manière d’échapper à son destin, au dérisoire ou au tragique ?

Oui. C’est l’antidote à tout, le remède radical. Radical mais impossible. Un fantasme. Donc c’est éminemment romanesque.

 

Jean-Ji Barsac, dans Les Leçons du Vertige, Michel Mancielli dans La Nuit du 5-7, Daniel Giesbach : beaucoup de vos personnages sont issus de la classe moyenne, et s’ils ont un point commun, on dira, comme vous me l’avez dit un jour de Maurice Ronet, qu’ils taillent trop grands pour leur époque. Barsac est le plus grand seigneur du lot, Mancielli, dans un autre registre, a un côté prolo à particule. Mais Giesbach est peut-être le premier de vos personnages à ne pas faire d’une certaine modestie une obligation légale. Ses emportements, ses idées arrêtées sur le beau, ses coucheries avec des assistantes qui pourraient être ses filles, est-ce sa manière à lui de conchier un nouveau monde qu’il dégueule, de demeurer assez punk finalement, dans le camp des fils ?

Mes personnages viennent en effet de la classe moyenne, petite ou un peu plus bourgeoise. C’est la « position sociale » idéale selon moi pour espérer, rêver, déchoir… En venant de ce milieu, sans revendications ni fierté particulières, on n’a rien à perdre ni à défendre, c’est une liberté fantastique.

 

Un livre, un disque, un film, ou un bel édifice découverts récemment ?

Un livre : la réédition du Miroir aveugle de Joseph Roth2. Roth est un maître et même dans ce livre qu’il décrivait comme « un petit roman », on prend sa leçon. Il y raconte le destin d’une très jeune fille, du jour de ses premières règles à son premier adultère. Très impressionnant. Le portrait du séducteur quinquagénaire qui deviendra son mari, saisi au moment où la vieillesse lui tombe dessus, m’a sidéré.

Un disque : la découverte de Guy Cabay, réédité par Bertrand Burgalat sur le label Tricatel3. Du jazz venu de Wallonie. Sans équivalent et irrésistible, d’une immense poésie. Sinon, comme d’habitude, à dose de cheval, l’intégrale des Silver Jews. Le plus grand écrivain américain des vingt dernières années n’écrivait pas des histoires de six cents pages sur la jeunesse dorée de Californie ou des dystopies avec un père et un enfant sur la route mais des chansons de trois minutes.

Un film : Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre4, avec Adèle Exarchopoulos. Le quotidien d’une jeune femme hôtesse de l’air dans une compagnie low cost. C’est émouvant et terrifiant, cela vaut mille diatribes politiques sur le point d’absurdité atteint aujourd’hui par la société des loisirs et le capitalisme mêlés. Et puis, j’ai revu American Gigolo de Paul Schrader5. La façon de filmer les lieux est prodigieuse. J’aurais aimé atteindre ce niveau dans Leur chamade.

Un édifice : j’ai pu visiter récemment la tour Albert, premier gratte-ciel parisien signé par l’architecte Édouard Albert, située dans le 13e arrondissement. Éblouissant. Et, sinon, à Marseille, le building Canebière de Fernand Pouillon, René Egger et Jean-Louis Sourdeau est superbe, je ne m’en lasse pas.

 

 

1. Some Came Running, réal. Vincente Minnelli, 1958.

2. Joseph Roth, Le Miroir aveugle, trad. Nicolas Waquet, Payot & Rivages, 2023.

3. Guy Cabay, Cabaycédaire, Tricatel, 2023.

4. Rien à foutre, réal. Emmanuelle Marre et Julie Lecoustre, 2021.

5. American Gigolo, Paul Schrader, 1980.