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Le crépuscule du monde

 

Description

« Soudain, trouant le silence, une voix me demanda : “Si vous ne souhaitez pas voir l’empereur, qui d’autre pourriez-vous avoir envie de rencontrer au Japon ?” Spontanément, je répondis : “Onoda.” » L’anecdote est racontée par Werner Herzog. Le fascinant personnage qu’il évoque dans sa réponse, c’est bien sûr Hiroo Onoda, soldat japonais qui refusa de croire à la défaite de son pays en 1945 et s’acharna à défendre, durant près de 30 ans, la petite île du Pacifique sur laquelle il avait été envoyé. Trente ans pendant lesquels il vécut en autarcie dans la jungle, engagé dans une lutte sans merci – non tant contre les troupes américaines que contre une nature impitoyable et ses propres démons… Le récit de Herzog couvre évidemment ces années, mais aussi les événements qui conduisirent au retour d’Onoda dans le monde : sa rencontre, en 1974, avec l’aventurier Suzuki Norio, qui parvint à le convaincre que la guerre était bel et bien terminée. Puis son retour au Japon, et la vie qu’il y mena jusqu’à sa mort en 2014.
Dans cette histoire vraie, tellement incroyable qu’elle dépasse de loin nombre de fictions, c’est bien sûr l’expérience-limite, les conditions de vies extrêmes auxquelles est confronté Onoda qui intéressent Herzog, lui-même grand aventurier, célèbre pour ses expéditions et tournages en milieu hostile. Mais c’est aussi la dimension existentielle, poétique de la guerre imaginaire menée par le soldat qu’il retient. D’une écriture sensible, rythmée par les images et les ellipses, Herzog se glisse dans les pas du Japonais, le suit dans son progressif effacement du monde : perfectionnant au fil des ans son art du camouflage, l’homme se fond de plus en plus dans son environnement, n’en prélève, pour survivre, que des fragments toujours plus infimes, jusqu’à presque disparaître, devenir un fantôme. Par les mots, par le rythme, Herzog plante le décor d’un récit où le temps historique, humain, semble s’être arrêté dans l’éternel présent d’une guerre fictive, mettant au jour le passage d’un temps plus profond, naturel, élémentaire, uniquement marqué par des phénomènes imperceptibles : la moisissure qui gagne, au fil des années, le verre des jumelles d’Onoda, la rouille qui attaque le métal de son sabre, la nuit qui tombe sur la jungle, l’humidité qui déforme la toile de son équipement…
Ce qui fascine Herzog, c’est aussi la manière dont le soldat interprète les signes qui lui parviennent du monde extérieur : Onoda s’interroge sur la nature des nouvelles étoiles à l’orbite régulière qu’il observe dans le ciel (en réalité des satellites), s’efforce de déchiffrer les étranges échos que lui apporte une radio portable découverte par hasard, s’obstine à voir, dans les nombreux avions militaires américains qui survolent son île, la preuve que le Japon ne s’est pas rendu et continue la lutte. Alors qu’en réalité, les appareils se dirigent vers la Corée, puis le Vietnam, où de nouveaux conflits ont succédé à la Seconde Guerre mondiale… Herzog en tire une méditation sur la violence de l’histoire, comme si, à travers l’illusion d’Onoda, elle révélait sa vraie nature, apparaissant sous les espèces d’une seule et unique guerre perpétuelle.
Mais pour l’auteur, l’histoire d’Onoda est aussi l’occasion d’une réflexion plus large sur la condition humaine : plus les années passent, plus le soldat persévère dans la fiction qu’il s’est forgée, moins il parvient à faire la distinction entre le rêve et la réalité, le sommeil et l’éveil. Cette hésitation culmine lors du récit de la rencontre entre Herzog et Onoda, que l’écrivain, en bon conteur ménageant son suspense, réserve pour la fin de son ouvrage. Alors que les deux hommes se rendent à un sanctuaire où l’ancien uniforme du soldat est conservé telle une relique, ce dernier est submergé par l’émotion, au point de s’interroger jusqu’au vertige : ces trente années qu’il a passé sur l’île à mener une guerre absurde et imaginaire, les a-t-il vraiment vécues ou les a-t-il rêvées ? À moins que ce ne soit le présent qui soit un songe, et qu’il ne coure le risque de se réveiller d’un moment à l’autre, ruisselant de sueur, dans la nuit étouffante de la jungle ? Pour Herzog, l’histoire d’Onoda prend une envergure quasiment mythologique : le soldat est captif de son île et de son imagination comme les prisonniers de Platon le sont de leur caverne et des ombres déformées qui se projettent sur ses parois. Mais dans quelle mesure ne sommes-nous pas tous, comme Onoda, des fantômes habitant une fiction que nous nous forgeons chaque jour, des somnambules chancelant en permanence à la frontière du rêve et de l’éveil ?
Ces grandes questions, Herzog les pose sans jamais s’appesantir et surtout sans jamais se risquer à leur apporter les réponses abstraites et définitives de la philosophie. Il leur préfère le pouvoir suggestif des mots et du style, comme si seule la littérature était en mesure de dire tout ensemble la tragédie et la légèreté de notre existence, qui sont la formule de son inquiétante beauté.
Il réussit ainsi le tour de force de composer un texte qui soit à la fois un récit d’aventure à part entière, un docu-fiction littéraire et un conte philosophique, où l’on retrouve les thèmes essentiels qui hantent son œuvre : l’irrésistible marche du temps, la violence inéluctable de la nature et la menace de la folie qui plane

Werner Herzog

Réalisateur, scénariste, metteur en scène et écrivain, Werner Herzog est l’auteur d’une œuvre cinématographique immense, qui explore les thèmes de la folie, de la survie et de la création artistique dans ses formes les plus extrêmes. Après Sur le chemin des glaces (1979) et Conquête de l’inutile (2009 pour la traduction française), Le Crépuscule du monde est son troisième livre.

« Dans ses œuvres, Herzog cherche à montrer quelque chose qui ne peut l’être que de la manière dont il le montre, et il l’a rarement fait de manière aussi concise et intense que dans ce livre. »


Die Süddeutsche Zeitung

Prix : 

16,00

Format :

150x210

Parution : 07/04/2022

ISBN : 9782840498599